Comment les cichlidés du lac Victoria se nourrissent


 
 
 
 
 
 

Un cichlidé se nourrissant de manière similaire au schéma ci-contre

Poissons qui creusent le sable - Positions successives du poisson qui remplit sa bouche de sable et le filtre sur le tamis de ses lamelles branchiales


 

Le fantastique succès des cichlidés des lacs africains a été attribué en grande partie à leur faculté d'adaptation. Quand les premiers cichlidés fluviatiles pénétrèrent dans le lac, leur premier objectif fut la recherche de nourriture. Cette dernière fut principalement constituée d'insectes, de crustacés et d'autres invertébrés que les cichlidés avaient l'habitude de consommer dans les rivières. Au commencement, le lac offrit une immensité dans laquelle la nourriture était abondante. Ceci au point que la nourriture et l'espace disponible bouleversèrent les premières adaptations et spécialisations ; des nouvelles espèces virent le jour en s'adaptant à d'autres types de nourriture. Ceci était d'autant plus facilité par le fait que la compétition dans le lac était pratiquement inexistante. Les autres espèces de poissons d'eaux douces que les cichlidés ne peuvent pas supporter une eaux alcaline (pH7), et certaines espèces sont obligés de quitter le lac pour les rivières plus douce et acide pour pouvoir se reproduire.

C'est donc à partir de leurs ancêtres que les cichlidés évoluèrent en différentes espèces que l'on rencontre aujourd'hui avec des structures spécialisées telles que des mâchoires protubérantes, des dents modifiées adaptés à différents types de d'organismes alimentaires.



 
 

Présentation des espèces


LES PISCIVORES

Ayant pour base alimentaire d'autres poissons (ou parties de poissons), ce groupe a été subdivisé selon les proies attaquées : les piscivores au sens large, les pédophages qui se nourrissent d'œufs, d'embryons ou d'alevins et les mangeurs d'écailles.

1) Les piscivores au sens large

Toutes les espèces sont endémiques et ont une distribution sur l'ensemble du lac, variant dans des profondeurs allant de 1 à 50 mètres. Bien que pélagiques pour la plupart, certaines espèces occupent des territoires dans les baies peu profondes ou au milieu des blocs rocheux. Les proies se composent principalement de cichlidés. Suivant la taille des individus ou des espèces, les prédateurs s'attaquent à des alevins ou à des juvéniles. Les espèces du littoral se reproduisent toute l'année alors que les espèces pélagiques fraient de manière saisonnière. Les piscivores de pleine eau ont pratiquement disparu suite à l'introduction de la perche du Nil. Vendue sous le nom Haplochromis sp. " Torpedo Rock Kribensis ", cette espèce semble être Haplochromis sp. " orange rock hunter " qui vit dans les eaux du littoral inférieures à 10 mètres. La particularité de ces cichlidés réside dans le fait qu'ils sont les seuls haplochrominiens connus à pratiquer l'incubation buccale bi-parentale.

2) Les pedophages

Toutes endémiques et réparties dans tous les compartiments du lac, ces espèces peuvent être classées en deux groupes. Les cichlidés qui " volent " les œufs déposés par les femelles lors des pontes pour qu'ils soient fécondés par le m‚le avant d'être repris en bouche, et les espèces qui dérobent les œufs, embryons ou alevins qui sont dans la bouche des femelles incubant. Là encore, deux techniques sont utilisées. La première consiste à plaquer la bouche contre la bouche de la femelle incubant et d'aspirer violemment pour extirper des proies. La deuxième consiste à percuter les flancs de la femelle incubant, afin de provoquer l'ouverture de la bouche et de libérer les proies qui sont immédiatement collectées. La période de ponte de ce groupe se situe entre mars et mai (saison des pluies). Les espèces de ce groupe, notamment Astatotilapia babarae qui est fréquemment proposé en magasin, semblent avoir disparu du lac.

3) Les mangeurs d'écailles

Recensées dans le sud du lac, les deux espèces de ce groupe sont endémiques. Poissons benthiques, ils vivent sur la vase et se nourrissent principalement des parasites captés sur les autres poissons (notamment les poissons-chats). L'introduction de la perche du Nil semble leur avoir été fatale.
 
 

LES MOLLUSCIVORES

Sont classés dans ce groupe les espèces qui se nourrissent de mollusques, de bivalves et des gastéropodes. Une subdivision a été effectuée en fonction de la technique de captage de la proie. Les malacophages broyeurs emploient leur puissante dentition pharyngienne pour concasser les coquilles des escargots avant de les manger. Les malacophages gobeurs quant à eux se saisissent de la proie se trouvant en partie à l'extérieure de la coquille et l'arrache de cette dernière.

1) Les malacophages concasseurs pharyngiens

Ce groupe est représenté dans tout le lac ; à l'exception d'Astatoreochromis alluaudi, toutes les espèces sont endémiques du lac. Vivant sur les fonds de tous types de substrat, elles sont localisées à des profondeurs variant de 1 à 30 mètres. Les Mélanoïdes semblent être l'alimentation de base, mais bivalves ou autres mollusques et larves d'insectes sont également au menu. Il n'y a pas de période de frai particulière et les pontes s'effectuent sur le lieu d'habitat. Il semble que la plupart des espèces soient éteintes suite à l'introduction de la perche du Nil . Il est encore possible de trouver dans certains magasins Astatoreochromis alluaudi et Haplochromis ismaeli.

2) Les malacophages gobeurs

Toutes les espèces sont endémiques. Ce groupe est représenté sur l'ensemble du lac. Habitant sur les fonds sablonneux de 1 à 30 mètres de profondeur, ces cichlidés privilégient les zones inférieures à 10 mètres depuis l'introduction de la perche du Nil. La période de frai s'étale sur toute l'année. Les espèces Haplochromis sp. " red tail sheller " provenant d'Ouganda et Haplochromis (Ptyochromis) xenognathus sont maintenues à l'heure actuelle en aquarium et leur comportement concernant le gobage des gastéropodes est fascinant.

LES INSECTIVORES

Exception faites de Haplochromis (Psammochromis) riponiamus que l'on trouve dans le Nil Victoria et d'Astatotilapia nubila qui ont colonisé les lacs Kyoga, Nabugabo, George et Edward, les autres espèces de ce groupe sont endémiques. Implanté dans tout le lac, ce groupe se trouve représenté dans chaque type d'habitat. En complément des larves d'insectes, pupes et insectes adultes qu'elles consomment, les espèces de ce groupe s'alimentent de proies trouvées sur le lieu d'habitat (détritus, phytoplancton, zooplancton, poissons, mollusques...). Peu d'informations sont détenues sur le mode de reproduction de ces espèces. Deux espèces sont disponibles dans les magasins spécialisés : Haplochromis (Psammochromis) riponiamus, Astatotilapia nubila. Il semble que ces cichlidés ne proviennent pas du lac mais des autres lacs ou fleuves où ils sont implantés. De plus, 4 à 5 espèces ressemblant à Astatotilapia nubila sont vendues sous la même dénomination.

LES MANGEURS DE CRABES

Haplochromis sp. " smoke ", seule espèce recensée dans ce groupe, vit à des profondeurs comprises entre 1 et 3 mètres. Il s'abrite dans les interstices des blocs rocheux qu'il affectionne. Le mode de reproduction reste inconnu. La nourriture de base est bien entendu le crabe, mais les juvéniles consomment également crevettes et larves d'insectes. Pas de spécimen recensés en aquarium.

LES MANGEURS DE CREVETTES

Entièrement endémiques, ces espèces que l'on trouvait dans tout le lac semblent avoir disparu suite à l'introduction de la perche du Nil. Occupant la colonne d'eau de 6 à 30 mètres, elles s'alimentent de crevettes et de zooplancton. Ayant un rythme de reproduction saisonnier, peu d'informations sont détenues sur le mode de reproduction. Aucune espèce ne semble être maintenue en captivité.

LES ZOOPLANCTONOPHAGES

Ici encore le groupe est réparti sur l'ensemble du lac et toutes les espèces sont endémiques. Les espèces évoluent entre 4 et 5 mètres de profondeur, sur des fonds vaseux. La nuit venue, les poissons pélagiques des eaux profondes migrent vers la surface pour se nourrir. Le type d'alimentation varie suivant les horaires. La journée, les proies prédominantes sont des Copépodes alors que pendant la nuit, les Zooplanctonophages remontent à la surface pour absorber des larves d'insectes.

La majorité des espèces fraient saisonnièrement, notamment pendant la période sèche (de mai à octobre). Des bancs se constituent dès lors sur des aires bien délimitées, répartis par espèce à travers la colonne d'eau. Les alevins se réfugient généralement dans les baies peu profondes pour s'y développer. Ce groupe, notamment pour les espèces pélagiques, a été décimé par l'introduction de la perche du Nil. Seuls Haplochromis (Yssichromis) laparogramma, Haplochromis argens et Astatotilapia piceata semblent être maintenus en aquarium notamment par le musée d'Horniman à Londres, l'université de Bielfield en Allemagne et l'université de Leïden en Hollande qui participent à un programme commun de maintien en survie de certaines espèces menacées de cichlidés.

DETRITIVORES/PHYTOPLANCTIVORES

Les espèces de ce groupe sont toutes endémiques du lac Victoria. Elles sont réparties sur la majeure partie du lac. Vivant sur les fonds vaseux de 2 à 30 m. de profondeur, elles sont particulièrement communes dans les régions sub-littorales et d 'eaux profondes. Elles se nourrissent de déchets récupérés dans la vase et de phytoplanctons tels que: diatomées, algues bleues et quelques algues vertes, ainsi que des larves d'insectes pour quelques espèces. La période de frai se situe de la fin de la saison des pluies au début de la saison sèche (avril à août) et s'effectue sur le lieu d'habitation des espèces. Certaines espèces d'eaux profondes viennent frayer vers la surface. Des hybridations peuvent se produire avec des espèces zooplanctonophages et insectivores. Haplochromis sp. " flameback " est l'espèce la plus couramment maintenue en aquarium. Dotée d'un caractère calme, il faut éviter de placer ce poisson en compagnie d'espèces agressives.

PHYTOPHAGES

Les trois espèces recensées sont endémiques du lac et ont été prélevées au sud. Rien ne prouve à l'heure actuelle que la répartition de ce groupe se limite à cette région (faute de prélèvement). Poissons pélagiques évoluant dans une colonne d'eau de 4 à 20 m., (toujours faute de prélèvement au-delà de 20 m., la profondeur exacte d'habitat est inconnue) ils se nourrissent de diatomées, d'algues bleues et vertes. Le frai a lieu toute l'année probablement près du littoral puisque des colonies d'alevins ont été relevées dans la partie sud du golf de Mwanza. (Goldsmidt, 1986).

LES RACLEURS D'ALGUES

Toute espèce consommant des algues est rassemblée dans le groupe trophique de racleurs d'algues. Deux sous groupes trophiques ont été créés afin de distinguer le substrat sur lequel les algues sont prélevées. Les brouteurs d'algues épilithiques qui regroupent les espèces consommant les algues se développent sur les rochers. Les brouteurs d'algues épiphytiques rassemblant les espèces se nourrissent d'algues se propageant sur les plantes.

1) Les brouteurs d'algues épilithiques

Toutes les espèces du lac sont endémiques. Elles ont une distribution sur l'ensemble du lac où l'on trouve des blocs rocheux. Chaque espèce posséde un endémisme local, c'est à dire que deux espèces pêchées à un kilomètre l'une de l'autre sont différentes et qu'un accouplement entre elles produiraient des hybrides. Vivant entre les failles des rochers à l'abri des prédateurs (principalement des oiseaux, tels que les cormorans ou des loutres), ces cichlidés se nourrissent essentiellement d'algues. Ils consomment également des diatomées et quelques insectes.
La période de frai se déroule tout au long de l'année. Les alevins se réfugient dans les rochers. Les m‚les de ce groupe sont territoriaux. Il est nécessaire de posséder de grands bacs pour les maintenir afin d'éviter les affrontements entre les espèces. Les risques d'hybridation sont importants à l'intérieur du même groupe trophique. Les espèces les plus souvent maintenues en aquarium sont Neochromis rufocaudalis (ex-"nigricans") et Neochromis greenwoodi (ex-" velvet black ") et mesurent une quinzaine de centimètres à taille adulte.

2) Les brouteurs d'algues épiphytiques.

Ce groupe se trouve représenté dans toutes les régions du lac Victoria. La plupart des espèces sont endémiques à l'exception de Haplochromis obliquidens et Haplochromis (Xystichromis) nuchisquamulatus qui sont également présents dans le Nil Victoria. Les espèces habitent le littoral peu profond où la végétation (principalement du papyrus) émerge. Sept espèces sont connues à ce jour et trois ont déjà été décrites. Cependant, aux vastes côtes que comprend le lac, il est à supposer que d'autres espèces restent méconnues. Les brouteurs d'algues épiphytiques raclent les plantes pour prélever les algues bleues et vertes qui s'y développent ou les collectent à même le sol. très peu d'informations en général et plus particulièrement sur le mode de reproduction de ce groupe sont connues à l'exception de Haplochromis obliquidens qui fraie toute l'année.

LES MANGEURS DE PLANTES

Les deux espèces connues et décrites Haplochromis (Psammochromis) acidens et Haplochromis (Xystichromis) phytophagus (Greenwood, 1966) ont été recensées dans la partie nord du lac, en Ouganda et au Kenya. Leur habitat situé sur le littoral peu profond , est composé de plantes à racines. Elles se nourrissent des tissus de plantes, d'algues et de diatomées récoltées sur les plantes, et parfois d'insectes. Le mode de reproduction est inconnu.
 

 

Proportion des différents groupes trophiques parmi les haplochrominiens du lac victoria et relations entre les types de régimes alimentaires et de dentitions

source : Witte & van Oijen, 1990

 


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