Le lac Victoria : un système écologique perturbé

 

De nombreuses espèces de poissons très différentes ont été introduites dans les eaux intérieures africaines. Les buts poursuivis par ces introductions sont diverses et ont été détaillés par Welcomme (1988) et Moreau et al. (1988), Ogutu-Ohwayo & Hecky (1991), Lévêque (1997). En réalité, un peu plus de 20 espèces seulement provenant d'autres continents ont été introduites en Afrique et à Madagascar.

 

I)LES INTRODUCTIONS DANS TOUTE L'AFRIQUE

 

Ainsi, certaines espèces africaines ont été implantées dans d'autres milieux africains, tandis que d'autres espèces, dites allochtones, provenant d'autres continents ont été introduites en Afrique.

 

Parmi les espèces allochtones, on distingue principalement les espèces suivantes :

 

Truite fario

Salmo trutta

Blackbass

Micropterus salmoides

Cyprin doré

Crassius auratus

Carpe

Cyprinus carpio

Gourami

Osphronemus goramy

Fibata

Channa sp.

 

Plusieurs espèces d'origine étrangère ont été introduites dans divers pays d'Afrique. Introduite pour la pêche sportive, la truite (Salmo trutta) originaire d'Europe s'est maintenant acclimatée dans divers milieux aquatiques d'altitude. C'est également le cas pour le blackbass (Micropterus salmoides), originaire des États-Unis, acclimaté au Kenya et à Madagascar.

Parmi les Cyprinidae, la carpe (Cyprinus carpio) originaire d'Europe, ainsi que le cyprin doré (Carassius auratus) ont également été introduits dès le 19ème siècle à Madagascar.

Des espèces asiatiques comme le gourami (Osphronemus goramy), introduit au milieu du 19ème siècle, et le fibata Channa sp., (d'après Lowe-McConnel, 1987) d'introduction récente, peuplent maintenant les eaux malgaches.

 

Parmi les espèces africaines :

Oreochromis niloticus (Boulenger, 1907)

Lates niloticus (Boulenger, 1907)

Stolothrissa tanganikae (Coulter, 1991)

 

Trois des principales espèces africaines ayant fait l'objet d'introduction dans d'autres milieux pour améliorer la pêche : le Clupeidae zooplanctivore pélagique Stolothrissa tanganikae, le Cichlidae omnivore Oreochromis niloticus, le prédateur ichtyophage Lates niloticus.

 

II) FIASCO DANS LE LAC VICTORIA

 

Un des exemples les plus spectaculaires de modification des peuplements piscicoles sous l'effet des activités humaines est celui du lac Victoria où des centaines d'espèces endémiques de Cichlidae sont actuellement menacées ou ont disparu. L'histoire de ce qui a pu être considéré comme un désastre écologique est complexe et fait intervenir différents facteurs comme nous allons essayer de le montrer brièvement.

Tout commence au début des années 1960 lorsqu'après de sérieuses controverses (Fryer, 1960), Lates niloticus fut introduit délibérément dans le lac Victoria pour améliorer la pêche artisanale et encourager la pêche sportive.[ Lates niloticus, décrit par LINNE en 1762, appartient à la famille des Centropomidae, voisine des familles des Lutjanidae et des Serranidae (toutes deux marines). Le "capitaine" comme il est ainsi appelé possède une vaste aire de répartition dans la zone savanique sud sahélienne; mais on le connaît aussi au Gabon et au Zaïre.]. Cette espèce prédatrice s'est bien adaptée à son nouveau milieu au point de constituer à l'heure actuelle l'essentiel de la pêche commerciale (Ogutu-Ohwayo, 1990). En plus du Lates, 4 espèces de tilapias ont également été introduites dans le lac Victoria durant les années 1950 : Oreochromis niloticus et O. leucostictus pour renforcer le stock de tilapias indigènes qui était surexploité, Tilapia zillii pour consommer les macrophytes qui n'étaient pas utilisées par les espèces importantes commercialement, et Tilapia melanopleura par accident.

Au début des années 1980, de nombreux scientifiques se mirent à dénoncer les conséquences désastreuses de l'introduction du Lates sur la faune de Cichlidae endémiques (Barel et al., 1985 ; Coulter et al., 1986). En effet la population de ce grand prédateur s'était accrue rapidement, au point de faire disparaître les populations d'Haplochromis endémiques qui lui servaient de nourriture. Cette situation fut considérée comme une catastrophe écologique dans la mesure où le lac Victoria au même titre que les lacs Tanganyika et Malawi, sont de véritables laboratoires naturels de l'évolution où la spéciation est en cours de nos jours. L'introduction du Lates avait donc profondément perturbé ce patrimoine scientifique unique au monde. Des pêches expérimentales réalisées entre 1979 et 1990 dans un secteur du lac Victoria (Mwanza Gulf) montrent que sur un total de 123 espèces d'Haplochromis qui avaient été capturées dans un ensemble de stations, 80% avaient disparu des captures après 1986 (Witte et al., 1992b).

Il y a également des indications selon lesquelles les populations d'autres espèces de poissons ont également régressé dans le lac Victoria après l'introduction du capitaine. C'est le cas pour Clarias gariepinus et Bagrus docmak, probablement en raison de la prédation mais aussi de la compétition avec Lates. La capture d'espèces benthiques comme Synodontis afrofischeri et S.victoriae a également diminué, alors que Schilbe mystus semble moins touché, probablement en raison de son comportement pélagique.

Mais il est apparu rapidement que l'introduction du Lates n'était peut être pas la seule cause de la disparition des Cichlidae endémiques. En particulier les populations de ces espèces avaient déjà été sérieusement perturbées par l'utilisation de techniques de pêche prohibées et par l'introduction de nouveaux engins de pêche comme le chalut (Ogutu-Ohwayo, 1990). Dans le lac Malawi par exemple, on a constaté qu'à la suite de l'introduction de la pêche mécanisée, 20% des espèces de Cichlidae avaient disparu des captures entre 1971 et 1974 (Coulter et al., 1986). Les résultats d'une campagne d'échantillonnage dans le lac Victoria (Harrison et al., 1989) montrèrent également que les populations de Cichlidae étaient beaucoup plus abondantes et diversifiées dans les zones mises en réserve où la pêche est interdite, ainsi que dans les zones peu peuplées où la pression de pêche est plus faible. Des résultats de pêches expérimentales portant sur la période 1979-1990 dans le Golfe de Mwanza (partie sud du lac Victoria) montrent en outre que le déclin des populations d'Haplochromis a débuté avant l'explosion des populations de Lates (Witte et al., 1992a). Ces observations tendent à conforter l'hypothèse que la surexploitation pourrait être en partie responsable de la disparition apparente de certaines populations d'Haplochromis dans le lac Victoria (Acere, 1988).

Les limnologistes se sont également aperçus que le lac Victoria est l'objet d'un impact plus diffus et sur le long terme lié à l'intensification de l'urbanisation et du développement agricole dans le bassin versant. Cela se traduit par un processus d'eutrophisation, c'est-à-dire un accroissement des apports en éléments nutritifs (azote et phosphore) en provenance du bassin versant qui est à l'origine d'une augmentation considérable de la biomasse algale, celle-ci ayant été multipliée par 3 à 5 en l'espace de 30 ans. On a également observé un changement des peuplements phytoplanctoniques qui sont maintenant dominés par les cyanobactéries filamenteuses, alors qu'ils étaient principalement constitués de Diatomées autrefois. La production primaire a doublé, et la teneur en oxygène des eaux profondes a fortement baissé, avec apparition de phases anoxiques saisonnières en-dessous de 40 mètres (Muggide, 1993 ; Lehman & Branstrator, 1993). Ce phénomène d'eutrophisation qui a commencé il y a plusieurs décennies, s'est accéléré après 1960, et des fleurs d'eau sont maintenant observées, entraînant des mortalités massives de poissons (Witte et al., 1992a).

L'eutrophisation qui modifie les conditions physique et biologique du lac, a bien entendu des répercussions sur la faune piscicole. La désoxygénation permanente ou temporaire des eaux limite en particulier les habitats disponibles pour les espèces benthiques et les fleurs d'eau sont à l'origine de mortalités massives d'espèces pélagiques.

La disparition des centaines de Cichlidae endémiques du lac Victoria est en soit un réel désastre écologique. Mais les causes de ce désastre, nous l'avons vu ,sont nombreuses et pour certaines difficiles à maîtriser dans l'état actuel d'évolution du système lacustre du lac Victoria.

On peut penser que les experts s'en mordront les doigts plus tard. L'introduction de Boulengerochromis microlepis, le plus grand cichlidé piscivore du lac Tanganyika, est maintenant projetée pour le lac Kivu. D'un point de vue biologique, il se peut que les effets y soient moins graves, car le lac Kivu est relativement jeune et a une faune piscicole pauvre. Moins rassurante est l'introduction dans le lac Malawi de clupéidés planctonophages du lac Tanganyika, solothrissa et Limnothrissa (voir dessin plus haut). Dans le lac Malawi, ces poissons pourraient prétendre s'octroyer une niche écologique qui est déjà occupée par les "Utaka". Or les "Utaka" représentent une base alimentaire importante pour les populations locales. D'ailleurs, les espèces de poissons se sont développées en une communauté d'une telle complication et d'une telle intrication qu'il est impossible d'anticiper sur les conséquences de l'introduction d'une espèces étrangère. Il est invraisemblable qu'une structure qui a mis 2 millions d'années à s'accomplir puisse être améliorée par l'introduction d'espèces étrangères. L'activité de pêche maintenant florissante du lac Malawi, même si elle peut être améliorée, en est d'autant menacée. Les auteurs (parmi les lesquels H. Greenwood, G. Fryer, A.J. Ribbinck, E. Trewavas), appartenant à différentes nationalités et ayant une grande pratique des lacs africains, redoutent aussi que le lac Malawi qui représente un laboratoire d'évolution pour la communauté scientifique internationale, soit mis en jeu.

 


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